
DE LA MÉLANCOLIE
Qu’est-ce que la mélancolie ?
L’état de tristesse a quelque chose d’intrinsèquement beau et authentique…
Lorsqu’il nous envahit, non pas pour une raison précise, mais pour un je-ne-sais-quoi sur lequel on n’arrive pas vraiment à mettre le doigt, il est même confortable : c’est la mélancolie. Le dictionnaire dit que c’est un accès de tristesse vague, accompagné de rêverie. Je trouve cette définition incomplète et légèrement superficielle. S’il vous est déjà arrivé de penser à une époque de votre vie et de ressentir non pas de la nostalgie, mais plutôt une sensation de vide étrange, accompagné d’un certain détachement, nullement douloureux, qui, quoique pesants, donnent l’impression d’être des fidèles compagnons, silencieux, familiers et bienveillants, alors vous comprenez, ou du moins percevez ce dont je parle. Cette sensation, lorsqu’elle monte en nous, s’accompagne d’un tel confort que l’on a souvent envie de s’y plonger, et de ne plus jamais la quitter, un sentiment paradoxal de vide et de plénitude nous submerge. Comme si, soudainement, on était sans attaches, sans regrets, tout semble futile, on existe uniquement pour soi, en dehors du monde et de soi. Une bien singulière expérience, qui peut faire ressortir le meilleur comme le pire chez l’humain, don et malédiction de bien des artistes. La mélancolie, ce sujet qui a fait couler beaucoup d’encres et de vies tout au long de notre histoire sera, si vous le voulez bien, le sujet que nous explorerons ensemble. J’examinerai avec vous ce qu’en disent les philosophes, les psychologues, et les grands classiques.
Aristote : La bile noire du génie
‘’ Pourquoi tous les hommes qui se sont distingués en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts sont-ils mélancoliques ?’’
Cette question, supposément d’Aristote, me fascine.
Non pas par sa réponse — la fameuse théorie de la « bile noire » — qui nous semble aujourd’hui presque poétique, mais par son intuition de fond : et si la mélancolie n’était pas un défaut, mais un don ?
Pour les Grecs anciens, tout s’expliquait par quatre humeurs corporelles : le sang (source de jovialité), la bile jaune (colère), le phlegme (calme), et la bile noire — l’atrabile, responsable de la mélancolie. Ces humeurs correspondaient aux quatre éléments (feu, air, terre, eau) et déterminaient notre tempérament. Trop de bile noire dans le corps ? Vous voilà mélancolique. Aujourd’hui, cette explication biologique nous fait sourire. Mais l’observation d’Aristote reste troublante. Platon, Socrate, Van Gogh, Baudelaire…tous avaient une part mélancolique. Aristote suggère qu’il y aurait une relation entre génie et mélancolie. Selon lui, ceux dont la bile noire atteint un certain équilibre — ni trop froide (paresse), ni trop brûlante (folie) — deviennent « supérieurs au reste du monde » : plus intelligents, plus créatifs, capables d’une profondeur inaccessible aux autres. Il cite même le cas de Maracus, un poète qui écrivait mieux dans ses moments de folie — preuve, selon Aristote, que la bile noire déréglée peut devenir une force créatrice.

En résumé, la mélancolie est selon lui un attribut naturel, lié à la personnalité de certains, qui les rend en quelque sorte supérieurs à leurs semblables. Sa thèse me parle. Non pas la bile noire, évidemment, mais l’intuition : la mélancolie ne serait pas un bug, mais une façon d’être au monde. Une sensibilité particulière. Un prix à payer pour une certaine lucidité. Cette vision antique, aussi désuète soit-elle dans sa forme, touche quelque chose de vrai, et relève d’une perspective souvent peu discutée lorsqu’on traite le sujet.
La mélancolie : un don déguisé ?
Loin de moi l’idée de romantiser les tourments que traversent certains, ou de faire l’apologie des souffrances psychologiques…
Mais ce dont je parle ici n’est pas la dépression clinique, mais un état distinct — même s’il lui ressemble parfois. Le mélancolique observe. Attentivement. Il scrute son environnement, et porte souvent sur le monde un regard désabusé, voire cynique. Cette vision, lorsqu’elle ne vire pas au pessimisme, lui confère un avantage : aborder les épreuves d’une façon plus pragmatique et efficace que la moyenne. Il voit les situations pour ce qu’elles sont, sans le filtre de l’optimisme convenu ou des conventions sociales. Il est moins enclin à se voiler la face, et peut ainsi envisager les cas de figures les plus défavorables, ce qui le prépare au pire.
Le mélancolique questionne. Tout. De sa façon de penser le monde à ses relations, en passant par ses états d’âmes. Il n’hésite pas à explorer les avenues les plus recluses de ce qu’il croit, et pense savoir. L’exercice est souvent éreintant, et le fait généralement demeurer plus que de raison dans sa tête, mais il a aussi son lot d’avantages. Il le laisse souvent conscient de sa condition, en tant qu’humain, même si cette réalisation est douloureuse parfois. Là où certains évitent d’être seuls pour ne pas sombrer dans un tourbillon de pensées, le mélancolique se délecte dudit tourbillon. Il prend plaisir à explorer l’éventail des possibles, et ne redoute pas ce qui l’y attend. Et c’est peut-être là, dans cette capacité à douter et à creuser, que réside le « don » dont parlait Aristote. »
D’autres savants se sont penchés sur cet état paradoxal, dont Freud, qu’on ne présente plus. Sa thèse, qu’on explorera ensemble, s’articule autour d’une idée inédite : la mélancolie est un deuil, mais un deuil dont on ne connaît pas l’objet.
Freud : La mélancolie, ce deuil sans objet
‘’ Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide ; dans la mélancolie, c’est le moi lui-même.’’
Imaginez : vous pleurez quelque chose que vous ne pouvez pas nommer.
Vous êtes endeuillé, mais de quoi ? Vous-même, vous l’ignorez. C’est cette idée qui fait toute la force, et tout le mystère, de son analyse.
Freud : Le deuil, on le comprend. La mélancolie, beaucoup moins.
Dans son ouvrage Deuil et Mélancolie (1917), Freud essaie d’éclairer les conditions qui entourent la mélancolie, et d’en faire une description plus ou moins objective. Il commence par reconnaître la difficulté de définir clairement la mélancolie, c’est dire à quel point cet état est diffus. Son analyse commence par la similarité générale des causes des deux phénomènes.
En effet, ils sont souvent des réactions à la perte d’un être cher, d’un idéal, ou d’une idée, telle que la liberté, la terre natale. Ainsi, on pleure les temps de sa jeunesse, ou un amant perdu. Ce que je retiens de cette observation, c’est que la même situation créée chez certains une sensation de deuil, alors que chez d’autres, elle déboule plutôt sur la mélancolie. On peut alors se poser la question : pourquoi réagit-on différemment à ces deux états ?
Je trouve la question fascinante : alors que le deuil implique des écarts comportementaux marqués par rapport à l’attitude normale quotidienne, il n’est jamais considéré comme un état pathologique, ni soumis à un traitement médical. On part du principe qu’il sera surmonté avec le temps, et on considère toute interférence avec le processus comme inutile, voire nocive. C’est assez curieux quand on y pense effectivement, aucun de nous ne trouverait bizarre qu’un proche, suite à un décès dans sa famille s’isole, devienne plus réservé, ou change ses habitudes.
Freud suggère que la connaissance qu’on a du processus du deuil fait que la perception qu’on en a est moins occulte. On ‘’comprend’’ plus ou moins pourquoi un endeuillé agit de la façon dont il agit, alors que dans le cas d’un mélancolique, on ne perçoit pas les raisons de son état, et lui-même l’ignore d’ailleurs assez souvent. On voit seulement les symptômes de la mélancolie, et encore, seulement lorsqu’on les reconnaît comme tels.

Des symptômes du deuil et de la mélancolie
Lorsqu’il aborde les symptômes de la mélancolie, Freud remarque que bon nombre de ses manifestations sont similaires à celles du deuil, en dehors de l’impact sur l’estime de soi. L’endeuillé, comme le mélancolique parfois, ressent un douloureux abattement, une perte d’intérêt pour le monde extérieur, une inhibition de toute activité, et perd sa capacité d’aimer. Dans le cas du mélancolique, on note généralement une baisse de l’estime de soi, qui se manifeste par de l’autodénigrement, et des reproches incessantes à soi-même. Lors des deuils profonds, le monde perd tout attrait, tant et aussi longtemps qu’il ne nous rappelle pas l’être dont on fait le deuil. De plus, la capacité d’aimer est soudainement perçue comme une tentative de remplacement de l’être perdu. Son observation est particulièrement touchante.
Pour tous ceux ayant déjà vécu un deuil, c’est une vérité. Le désintérêt soudain qu’on éprouve à l’égard du monde est si immense qu’on se dit que sans celui ou celle qu’on pleure, le monde n’aura plus jamais rien d’émerveillant. Le fait même qu’on se détourne de toute activité non reliée à la personne, ou l’idée perdue, montre que l’égo est inhibé et circonscrit. Tout cela révèle une dévotion exclusive à la douleur, qui ne laisse place à aucun autre but ou intérêt. Tout cela semble logique, et non pathologique parce qu’on en sait autant sur les mécanismes du deuil, alors que la mélancolie est plus difficile à comprendre.
Comme je le disais plus haut, on sait, de façon sommaire, comment le deuil fonctionne, alors on le trouve normal, mais quand il s’agit de la mélancolie, c’est une autre affaire.
La perte invisible
‘’ Psychiquement, la mélancolie se caractérise par une humeur profondément douloureuse […] ’’
Dans le deuil, bien souvent, la réalité se charge de nous confirmer que l’être aimé, ou l’idée chérie, n’est plus, ce qui veut implicitement dire qu’il faut s’en détacher. Cette réalité suscite de l’opposition en nous. Opposition bien compréhensible, car personne ne quitte volontairement une position d’attachement, pas même lorsqu’un substitut se présente, et fait signe. On s’accroche tant bien que mal à l’objet perdu, allant jusqu’à nier la réalité. Cependant, au fur et à mesure qu’on avance dans le processus du deuil, le détachement se fait progressivement. Pas dans l’objectif d’oublier l’objet perdu, mais dans celui de restituer l’égo, afin qu’il soit à nouveau libre et désinhibé.
Pour le mélancolique, la perte est d’un genre plus idéal. L’objet n’est peut-être pas mort, mais on l’a quand-même perdu en tant qu’objet d’amour. Son exemple est frappant : la rupture qu’on voit venir. Vous êtes encore en couple, techniquement. Mais vous sentez déjà que vous avez perdu l’autre. Le lien s’est effrité. Vous êtes en deuil de quelque chose qui est encore là physiquement, mais qui n’existe plus émotionnellement. La nuance ici, c’est qu’on a parfois conscience d’avoir perdu quelque chose, et peut-être même quelqu’un, mais on ne sait pas exactement ce qu’on a perdu en cette personne. On ignore le sens réel de ce qui a été perdu.
La mélancolie, d’une certaine façon, est liée à une perte qui échappe à notre conscience. Le mélancolique est généralement inconscient de ce qui le fait soupirer. Il peut rarement identifier avec précision ce qui le plonge dans cet état. Il se languit de quelque chose qu’il n’a pourtant jamais vraiment possédé, ou qu’il a perdu sans même s’en rendre compte. Une question me reste quand-même à l’esprit : si le mélancolique pleure un objet qui lui est inconnu, pourquoi est-il si insatisfait avec lui-même ?
L’autodestruction de l’égo
C’est ici que les choses deviennent vraiment tordues, accrochez-vous bien…
Le neurologue remarque qu’un autre aspect spécifique à la mélancolie est la diminution de l’estime de soi et de l’égo, à grande échelle. Alors qu’au niveau du deuil c’est le monde qui devient vide et sans intérêt, pour le mélancolique, c’est son égo. Le mélancolique se décrit communément comme sans valeur, se rabaisse, et peut aller jusqu’au point où tout instinct de survie disparaît chez lui. Ce qui est intéressant à remarquer ici, c’est que le mélancolique, dans son auto critique soulève des points pertinents, et semble plus objectif et éclairé sur sa condition que d’autres personnes, non mélancoliques ; comme si cet état, jugé anormal, amenait à véritablement se comprendre.
Le mélancolique, que l’on soit d’accord avec ses dires ou pas, donne une description exacte et juste de son état psychologique. C’est pour moi la preuve que le mélancolique n’est pas un illuminé qui est déconnecté de la réalité, bien au contraire, il se dissèque avec précision, et sans dramatiser. C’est à se demander pourquoi il faille être ainsi pour accéder à une telle vérité. S’il a souvent raison, on ne peut s’empêcher de se poser la question : pourquoi s’en prendre à soi-même, alors qu’on se sent déjà…pas au top ?
Voici où Freud devient vraiment troublant.
Il observe que les reproches les plus vives que le mélancolique se fait ne lui sont pas vraiment destinés. Si vous écoutez attentivement un mélancolique se rabaisser, vous remarquerez quelque chose d’étrange : ses critiques s’appliquent souvent mieux à quelqu’un d’autre. Une personne qu’il aimait, ou qu’il aime encore.
Le mécanisme est le suivant : incapable de se détacher de l’objet perdu, une partie du moi l’absorbe et s’y identifie. L’égo du mélancolique devient alors une scène où se déroule un conflit entre deux parties : celle qui a intégré l’objet perdu, et « l’instance critique » qui l’attaque.
Résultat : tout ce qu’il voudrait reprocher à cet objet — la colère, la déception, la haine — il le retourne contre lui-même. C’est pour ça que le mélancolique se détruit. Il attaque en lui la personne, l’idée ou l’objet qu’il ne peut pas abandonner. Plus simplement : vous êtes blessé par quelqu’un que vous aimez. Mais vous ne pouvez, ou ne voulez pas exprimer cette colère. Alors, inconsciemment, vous devenez cette personne — et vous vous attaquez vous-même.

Comprendre pour mieux vivre
Lors de ma lecture de l’œuvre, je traversais un épisode de mélancolie, et j’étais en pleine phase d’auto-critiques. La lecture de sa théorie, et la réalisation qui s’en est suivie a totalement changé ma perspective sur la situation. En vrai, tous les reproches que je me faisais étaient plus adressés envers ma meilleure amie, à qui j’en voulais de ne pas assez être présente pour moi. Mais, ayant horreur de la confrontation, j’avais fini par intérioriser tous mes reproches, et, cherchant un exutoire, mon esprit affligé s’en est pris à lui-même, après avoir intégré l’idée que j’avais de mon amie. S’il y a bien une chose à en retenir, c’est que la mélancolie a une logique, aussi tordue soit-elle.
Le mélancolique ne se rabaisse pas par faiblesse. Il se rabaisse parce qu’une partie de lui est prisonnière d’un objet qu’il ne peut ni nommer, ni abandonner. Et plutôt que d’attaquer cet objet, il s’attaque lui-même. Comprendre ce mécanisme ne « guérit » pas la mélancolie. Mais ça change la façon dont on la vit. Dans mon cas, réaliser que ma frustration était dirigée vers mon amie, et non vers rien, a été libérateur. Pas au point de faire disparaître la mélancolie, mais au moins de la rendre plus… compréhensible.
Freud nous donne le mécanisme. Mais pour saisir l’expérience vécue de la mélancolie, il nous faut nous tourner vers une autre voix : celle de Julia Kristeva.
Kristeva : Une expérience innommable
‘’ Écrire sur la mélancolie n’aurait de sens, pour ceux que la mélancolie ravage, que si l’écrit venait de la mélancolie.’’
Julia Kristeva, née le 24 juin 1941, en Bulgarie, est une psychanalyste, écrivaine, et professeure à l’université Paris-Cité. Dans son œuvre intitulé Soleil noir : dépression et mélancolie, elle explore une facette de la mélancolie qui fait écho aux travaux d’Aristote. La phrase ci-dessus ouvre, à juste titre, son ouvrage, et montre dès le départ la particularité du sujet traité. Je trouve cette affirmation très juste.
Du point de vue de l’expérience, tant qu’on n’est pas soi-même confronté à la mélancolie, on a beau en comprendre les mécanismes, on ne peut comprendre le vécu, ni la perspective du mélancolique. Comme elle le dit, il s’agit d’un gouffre de tristesse, une douleur incommunicable qui nous absorbe parfois, souvent durablement, jusqu’à nous faire perdre le goût de toute parole, de tout acte, et le goût même de la vie. Dans ces temps-là, on a envie de ralentir, mentalement et physiquement, de faire le moins de gestes que possible, de dire seulement le strict nécessaire, et même les activités routinières deviennent des tâches insurmontables. Ces symptômes ne sont pas exclusifs à la mélancolie, mais la particularité est que, là où le dépressif ressent un dégoût, dû à la perte qu’il vient de subir, le mélancolique voit l’effondrement de son existence comme une évidence. Le non-sens de ce qu’il traverse n’est pas tragique à ses yeux, il est juste réel et inéluctable. C’est cette nuance qui donne son caractère insidieux à la mélancolie, elle devient normale, évidente, et même familière au mélancolique, qui s’y complaît, parfois jusqu’à en craindre d’aller mieux. Il devient ainsi comme un prisonnier qui s’est tellement habitué à sa geôle qu’il ne veut plus en sortir. Cette caractéristique de la mélancolie m’évoque à chaque fois une question que je trouve épineuse : le mélancolique est-il un illuminé qu’il faut ramener à la raison à force de bonne humeur et d’optimisme, ou au contraire, un observateur lucide, qui a seulement une perspective objective de sa condition ?

L’expérience subjective du mélancolique : lucide, mais à quel prix ?
‘’ Absente du sens des autres, étrangère, accidentelle au bonheur naïf, je tiens de ma déprime une lucidité suprême, métaphysique. Aux frontières de la vie et de la mort, j’ai parfois le sentiment orgueilleux d’être le témoin du non-sens de l’Être, de révéler l’absurdité des liens et des êtres.’’
Se rapprochant de la théorie de Freud sur ce point, l’idée exprimée ici est que le mélancolique, de par son état, et la contemplation dans lequel il se plonge, acquiert une vision objective de son état et du monde. D’aucuns diront qu’une perception basée seulement sur des faits, des probabilités, et/ou de la logique manque d’humanité. C’est un bon argument, mais qu’à cela ne tienne, force est de constater que le mélancolique est souvent juste dans ses observations, et arrive à des réalisations constructives lors de ses moments de méditation. On se rend parfois compte, dans un moment de mélancolie, qu’une relation qui nous est chère est morte depuis un bon bout de temps déjà, et qu’on la rallonge artificiellement, en fournissant des efforts pour deux. Quoique désagréable, et potentiellement dévastatrice, cette réalisation n’en est pas moins vraie.
Personnellement, je me suis déjà surpris à me questionner sur l’existence d’un impératif de vivre objectif, alors que j’étais seul, pendant un épisode d’intense mélancolie. Le fait est que le regard que nous avons sur différents sujets est matrixé par notre éducation, nos fréquentations, les conventions sociales qui nous ont vu évoluer, et tout ça, tous ces filtres, la mélancolie les fait souvent sauter, ou du moins les allège, permettant aux ‘’heureuses victimes’’ que nous sommes d’accéder à une lucidité et une perspective nouvelle. Cette sensation peut inspirer une sorte de ‘’joie du savant’’, ce qui est assez paradoxal si on prend en compte que le prix à payer est bien souvent une lourde charge mentale. Comme le disait Freud, c’est à se demander pourquoi il faille être dans un tel état pour enfin accéder à de telles vérités. Mon propos ici n’est pas qu’on accède à la vérité seulement en étant mélancolique, mais bien que la mélancolie confère au mélancolique un regard lucide sur le monde et sur sa situation. Au-delà de sa perception du monde, le mélancolique voit également son rapport au temps et au langage se transformer radicalement.
L’expérience subjective du mélancolique : muet et figé dans le temps
‘’ Fixé au passé, régressant au paradis ou à l’enfer d’une expérience indépassable, le mélancolique est une mémoire étrange : tout est révolu, semble-t-il dire, mais je suis fidèle à ce révolu, j’y suis cloué, il n’y a pas de révolution possible, pas d’avenir…’’
Pour toute personne ayant déjà fait l’expérience de la mélancolie, ces quelques lignes provoquent probablement un sourire doux-amer. En effet, lorsqu’on est dans cet état particulier, ce n’est pas tant qu’on n’a pas conscience que ce qu’on a perdu n’est plus, non, on en a conscience, nonobstant, on veut désespérément s’y accrocher, quitte à le revivre indéfiniment mentalement. Ce moment, cette personne, cette sensation, traumatiques ou pas, sont trop chargés, de peine ou de joie, pour qu’on se résolve à juste les abandonner au passé. Ils deviennent alors un bouchon au présent, obstruant constamment l’horizon de notre temporalité, lui enlevant tout horizon, toute perspective, empêchant la création de nouvelles attaches, vécues comme des trahisons aux anciennes. C’est comme si, semblable au gardien d’une ville fantôme, notre mémoire s’obstinait à rejouer sans cesse ces moments passés, pour nous y garder attachés. Toutes les dimensions de notre moi demeurent dans le passé, et on reste attachés à une mémoire sans lendemain. Parfois, on se retrouve à se demander si cette personne serait restée si on avait dit ceci au lieu de cela, et on se joue en boucle des scènes alternatives, refaisant sans cesse notre passé avec des si. Cette réalité est superbement capturée dans l’œuvre de Kristeva, elle dit que le mélancolique est une personne dont le passé ne passe pas, jamais. La temporalité du mélancolique n’est pas le seul pan de sa vie qui est diminuée. Il voit également son langage s’effondrer.
L’effondrement du langage
‘’ Rappelez-vous la parole du dépressif : répétitive et monotone. Dans l’impossibilité d’enchaîner, la phrase s’interrompt, s’épuise, s’arrête.’’
Je me rappelle les premiers jours après ma sortie d’hôpital, je venais alors d’essayer de mettre fin à mes jours. Je ne voulais qu’une chose, le silence absolu. Chaque question, chaque dialogue, chaque conversation, même écrite, me semblait d’un poids écrasant. Je répondais en aussi peu de mots que possibles, et mon vocabulaire, pourtant bien fourni, semblait s’être soudainement appauvri. Mes conversations étaient semblables à des scripts écrits d’avance, et je répétais en boucle les mêmes réponses. Lorsqu’on est confronté à un tel niveau de mélancolie, même la douleur semble n’engendrer aucune souffrance, comme si on était simplement emporté par nos émotions, ou qu’elles ne faisaient que transiter par nous : c’est l’asymbolie. Dans cet état, on ne ressent plus la souffrance émotionnelle liée à la douleur, alors l’exprimer n’est même pas une option.
Une phrase qui m’a marquée lorsque je l’ai entendue est « De l’abondance du cœur, la bouche parle », je me suis dit sur le coup que mon cœur devait être bien vide, puisque je ne voulais jamais vraiment parler. Pareillement, le mélancolique, comme un mort en sursis, existant à peine dans un monde dont il est déjà coupé, se retrouve privé du langage. Après quelques tentatives infructueuses de communication, il finit généralement par se murer dans le mutisme, s’isolant encore plus, consumé tout entier par sa mélancolie. Parfois, fort de sa lucidité nouvellement acquise, il parvient même à se convaincre que toute tentative de communication est vaine.
‘’ Vous constaterez que le sens chez le mélancolique paraît…arbitraire, ou bien qu’il se bâtit à grand renfort de savoir et de volonté de maîtrise, mais semble secondaire, figé un peu à côté de la tête et du corps de la personne qui vous parle. Ou encore qu’il est d’emblée évasif, incertain, lacunaire, quasi mutique : « on » vous parle déjà persuadé que la parole est fausse et donc « on » vous parle négligemment, « on » parle sans y croire. ’’
Le mécanisme à l’œuvre ici est doublement pervers : le mélancolique, persuadé que ce qu’il répond, ou dit est faux, et/ou que son interlocuteur est également faux, ne prend pas la peine d’exprimer véritablement son ressenti, même s’il ne ressent qu’un vide. Il tient un discours soit performateur, répondant ce qu’il pense que son interlocuteur veut entendre, soit un discours faussement stoïque, minimisant l’intensité de ce qu’il traverse. Le seul ‘’gain’’ que le mélancolique tire de son état, devient paradoxalement l’instrument de sa propre perte. Il voit peut-être les choses sous une perspective objective, logique, mais parfois il projette sa propre perception de lui-même sur les autres, et part du principe que personne n’est sincère. Il se retrouve donc privé de toute vraie communication, renforçant son cycle de cynisme. Dans mon cas, il aura fallu la ténacité de ma famille, et de mes amis pour me convaincre que tout le monde ne s’en foutait pas. Autrement, je me serais contenté de tenir à chaque fois un discours artificiel, et je serais résigné à constamment vivre rempli d’une tristesse fondamentale, que je pensais être une caractéristique qui me définit. C’est là le piège final de la mélancolie, tellement le mélancolique s’enferme dans ses convictions, qu’il finit par s’identifier à sa mélancolie, la transformant en son identité. Le mélancolique, persuadé que sa mélancolie est qui il est, ne veut plus s’en défaire, quitte à même y laisser la vie, ou son bien-être, ce qui arrive souvent lorsque rien n’est fait. L’un des moyens de garder l’équilibre, et de vivre avec sa mélancolie, est l’art.
Mélancolie et création artistique
La création artistique, et notamment littéraire, est un moyen de survivre à, et de sublimer l’abîme mélancolique. L’écriture, ou le chant, ou encore la peinture, bref l’art en général, agit comme un contre-dépresseur lucide. Le mélancolique, loin de renier ce qu’il vit, ou les vérités qu’il a comprises, décide de réinvestir son ressenti, de lui donner un sens, même provisoire, au lieu de se laisser consumer par lui. Il transforme ainsi sa tristesse mélancolique en quelque chose qui résonne avec ses pairs, leur servant parfois de repère, d’encouragement, de signe qu’ils ne sont pas seuls, et qu’ils sont compris. Le mélancolique voit souvent une forme d’esthétisme dans la mort, et peut réaliser ce magnifique ici-bas, au travers de ses œuvres. L’un des plus beaux textes qu’il m’ait été donné de lire parle justement d’une déclinaison de la mélancolie : le spleen.
‘’ Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où !’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’ Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. ’’
Spleen (IV), Baudelaire

Comment vivre avec la mélancolie ?
C’est le genre de questions à laquelle chacun essaie de trouver une variante de réponse qui marche pour lui/elle. Personnellement, je pense qu’il faut commencer par reconnaître qu’on est mélancolique. Mettre un nom sur ce qu’on ressent aide énormément, autant à s’éduquer sur le sujet, qu’à nous rassurer. Ensuite, il s’agit de faire la paix avec le fait qu’on ne fera peut-être jamais totalement disparaître la mélancolie de notre quotidien, on peut en revanche apprendre à composer avec elle, et même en faire une alliée. Parler est un premier pas vers l’aller mieux. On pense, bien trop souvent, que parce que parler n’apporte généralement pas un soulagement immédiat c’est inutile, et rien n’est plus faux.
Partager ce qu’on vit, non seulement aide à se décharger d’une partie de la charge mentale, mais également à démystifier cette espèce de brouillard qui semble constamment planer sur nous. De plus, le fait de se savoir écouté, supporté, permet de détruire le cercle vicieux d’isolement qui se construit quotidiennement lorsqu’on garde toutes ses pensées pour soi. S’il y a un conseil qui m’a été le plus utile, c’est de créer, de transformer ma mélancolie en source intarissable de création, c’est d’ailleurs la raison de cet article. De l’antiquité à nos jours, il y a toujours eu des mélancoliques, il y en aura probablement toujours, alors tenez bon, peu importe ce que vous traversez, gardez à l’esprit que le poids de la mélancolie n’a d’égal que l’infini de possibilités de création qu’elle offre.
Bibliographie
Aristote, Hett, W. S. (Walter Stanley), Rackham, H. (Harris), Problemata XXX, Cambridge, Harvard University Press, London, Heinemann, 1936, 480p.
SIGMUND, Freud, Deuil et mélancolie, Éditions Payot & Rivages, Paris, boulevard Saint-Germain, 2011, 100p.
KRISTEVA, Julia, Soleil noir Dépression et mélancolie, Gallimard, France, 1987, 269p.
BAUDELAIRE, Charles, Les fleurs du mal, Éditions Poulet-Malassis et De Broise, Paris, 1857, 229p.
Crédits photos
Photo 1 : Albrecht Dürer, Melencolia I (1514), via Wikimedia Commons
Photo 2 : Edvard Munch, Mélancolie (1894), domaine public
Photo 3 : Takahiro Kimura, Broken 1000 faces (2002), Fair Use
Photo 4 : Mark Rothko, Black on Maroon (1958), Fair Use
Photo 5 : Francis Picabia, Effet de soleil sur les bords de la Loire à Candes (1908), Fair use
Bannière : Caspar David Friedrich, Moine au bord de la mer (1808), domaine public
Vidéographie
ELIESON, Clark, The Desire to Be Sad, États-Unis, 2025, 22 min, youtube.com, https://www.youtube.com/watch?v=cMtZvEfg2Mg&t=278s, Consultée le 30 août 2025)
ELIESON, Clark, The Desire to Not Exist, États-Unis, 2025, 17 min, youtube.com, https://www.youtube.com/watch?v=8msOPSbJUKo, Consultée le 30 août 2025)
Like Stories of Old, How One Classic Movie Became an Antidote to Modern Cynicism, Pays-Bas, 2018, 14 min, youtube.com, https://www.youtube.com/watch?v=TZ7n4bOLNwc&t=664s, Consultée le 30 août 2025)
